Trevor Taylor se souvient

En 1994, l'ancien pilote Lotus s'est souvenu du Circuit de Rouen Les Essarts pour le magazine World Sports Cars. Voila ce qu'il a écrit.

De tous les sites de Grand Prix des années soixante, Rouen Les Essarts était sans conteste le plus difficile. Rouen était franchement effrayant.

Quand il parle de danger, chacun se réfère au Nurburgring ou à Spa. J'ai eu moi-même des grands moments en Belgique, mais cette descente ultra-rapide depuis les stands jusqu'à l'épingle à cheveux en pavés (Nouveau Monde) était terrifiante, sacrément terrifiante. La route faisait une courbe à droite, puis à gauche, et à droite encore. Les arbres se dressaient des deux cotés et vous donnaient l'impression de dévaler dans un tuyau. Ce n'était pas trop étroit mais vous aviez besoin de chaque pouce de la route et le bombement de la chaussée redoublait la difficulté. A cette époque, et je parle de voitures de 450 kg, 1500 cm3 et 180 cv mais pas beaucoup de gomme, ça se passait presque à fond. Nous avions baptisée cette descente « l'ascenseur à poulets » et , pour mon compte, elle se classait comme aussi dangereuse que l'abominable Masta Kink à Spa. D'une certaine façon, ça ressemblait plus au Cresta Run (1) qu'à un circuit, et dans une course, vous aviez à l'affronter plus de 50 fois. La section Fuchsrohre du Ring est plutôt impressionnante, mais vous n'aviez à y faire face que 15 fois avant de voir le drapeau se baisser.

Adrénaline

Des années plus tard, j'ai parlé à David Purley - un des hommes les plus courageux que vous puissiez rencontrer. Il me raconta que la seule façon qu'il avait trouvé de prendre la descente presque' à fond avait été de hurler dans son casque, comme s'il allait passer en tête. Il avait été dans les Paras en opération à Aden. Il disait que c'était le seul moyen qu'il connaissait de produire l'adrénaline qui le porterait dans la descente.

Ma première visite à Rouen fut en 1962 avec une Lotus. J'avais testé la nouvelle 25, l'avait cassé aussi (quand quelque chose s'était rompu), mais c'était la première fois que je devais courir avec, alors même que Jimmy Clark avait déjà gagné avec à Spa, et ainsi mon esprit était fixé sur la tâche à accomplir, pas sur le danger. Les essais ont commencé à 9 heures du matin et , alors que les voitures de Grand Prix s'aventuraient sur la piste, le soleil brilla généreusement à travers les arbres. Après quelques tours préliminaires je retournais au stand, consterné. La monocoque 25 était incroyablement rigide. Elle ne ployait pas comme la 24 et réclamait une technique entièrement différente. Je pensais que je ne serais jamais capable de piloter la 25 correctement, alors que je connaissais, nous connaissions tous son potentiel.

Je me souviens des autres pilotes se plaignant bruyamment de la multiplicités des états du sol. Avant la seconde séance, il avait plu et la piste était encore humide par endroits. Elle était mouillée dans le dernier gauche au moment de freiner au Nouveau Monde. Les pavés étaient glissants et vous perdiez de la motricité en remontant, jusqu'au virage du Sanson. Le pire, c'était au Grésil. On prenait ce virage à droite à fond de quatrième et , alors que les pneus avant atteignait la nouvelle surface, plus adhérente la voiture menaçait de partir en tête à queue. Il y avait quelques problèmes mineurs avec la voiture et la nouvelle de Jimmy comportait quelques améliorations notables que nous pûmes partager. Après très peu de tours je terminais dans le milieu de la grille.

Gaz à fond

Cette course fut une grande déception. Jimmy s'envola après Graham Hill puis prit la tête, et je savais que je pouvais remonter et gagner quelques points. La suspension de Clark lâcha, heureusement il était sur le point de rentrer au stand et mon ressort d'accélérateur sauta, juste après « l'ascenseur à poulets ». Je ne l'avais pas remarqué avant le freinage de l'épingle, mais il y avait là une échappatoire et je n'eus qu'à couper le contact. Cela aurait pu être bien plus dramatique. Je réussis quand même à retourner au stand en maniant le levier à la main. Quand les mécaniciens eurent réparé l'accélérateur et m'eurent placé le capot moteur de la voiture de Jimmy, j'étais au fond du classement mais content de disposer encore de quelques tours avec la 25. Lentement, je m'habituais à la rigidité de la voiture et à la précision nouvelle requise pour en tirer le meilleur. Avec encore deux tours à faire, j'étais remonté à la huitième place et juste derrière Trintignant, qui avait cependant deux tours d'avance. Je vis que la police s'alignait devant les stands juste en face de la grande tribune et je partis pour mon tour final. Ce que je ne pouvais savoir, alors que je tournais à la Scierie pour la dernière fois, c'était que Surtees, qui était handicapé par son embrayage, était stoppé par la police et empêché d'entrer au stand, une fois la ligne franchie. Dérouté, Trintignant ralentit au pas, les deux voitures bloquant la piste pendant une seconde - la seconde même ou j'arrivais.

Quand je les vis, j'étais lancé et une centaine de mètres nous séparait. Il y avait des gens qui agitaient les bras et peu de chose que je puisse faire pour éviter un monstrueux télescopage. Je dirigeais le nez de la voiture vers un espace qui n'existait pas, entre les balles de pailles et la machine de Trintignant. Les balles de pailles arrachèrent les roues gauches et les bras de suspension de la voiture du Français, inscrit comme privé. La Lotus s'est arrachée des autres et je commençai mon tour de décélération en accélérant vers « l'ascenseur à poulets » dans un tunnel de bobsleigh.

(1) Le Cresta Run est une célèbre piste de bobsleigh à Saint Moritz.

Traduction Jean Hébert