La coupe Renault 5 turbo racontée

Samedi 22 juin 9 heures, Rouen les Essarts La Normandie, c'est bien pour ceux qui supportent les bottes en caoutchouc. Michel Colucci, dit Coluche, ne s'était pas trompé. Il a plu, il pleut et il va pleuvoir ! Le parc du circuit des Essarts est facilement reconnaissable : il regorge de boue ! Et là forêt qui l'abrite du soleil, (c'est quoi, ça ?) n'arrange rien. Finalement, les concurrents de la Coupe R5 Turbo, pour une fois, s'en sortent bien.

Ils ont investi comme chaque année la route goudronnée qui mène, à l'intérieur du circuit, du virage du Paradis au virage Beauval. Ils sont éparpillés sur cinq cents mètres. Au moins. Au camion de l'équipe Legeay, , Georgie s'affaire. Derniers préparatifs avant la séance d'essais. La seule et unique... En pré-grille, c'est l'interrogation. Slicks ou pas ? Ah les Dunlop R2 à sculptures, c'était l'bon temps ! Remarquez, sur une piste détrempée, valait mieux pas monter les rodés... Des petits groupes de connivence se forment Et ça papote, ça s'esclaffe. Les combinaisons grises aux ourlets rouges se confondent presque. C'est l'heure des potins, histoire de tuer l'attente et l'anxiété. Georges Pompidou, dit Georgie serait-il, après douze ans de Coupe toujours aussi fébrile avant une séance d'essais, ou une course ? Réponse mitigée de l'intéressé Logiquement, non. En fait, ça dépend de l'enjeu et des circuits. Là, aujourd'hui, j'y suis un tout petit peu... Et il rapproche son pouce et son index comme pour mieux mesurer son taux de stress... Luc Galmard, Jacques Renault et Henri Lebeau, des amis de longue date l'ont rejoint. La seconde série a détalé, la troisième est maintenant sous pression et sous les ordres du préposé à la pré-grille, un type qui affiche autorité avec grand éloquence. On polémique toujours autant à propos du choix de la vitesse, au virage du Paradis. C'est ça la Coupe, des heures et des heures passées à s'interroger sur le bien fondé de telle ou telle trajectoire, telle ou telle tactique. Georgie s'est installé au volant. Chic continue toujours à le mitrailler avec son Canon grand-angle, télé, tout y passe. Notre hôte se prête volontiers aux requêtes du photographe. Patrick Legeay, le préparateur vient aux nouvelles. Il glisse sa tète entre l'arceau et la vitre latérale. - Georgie s'inquiète des temps de la séance précédente. Messieurs, s'il vous plaît lance le responsable de la pré-grille. Il est presque 10 heures. Georgie a demandé à Augy de déplacer sa R5 Alpine afin qu'il puisse se mettre, d'emblée, dans le sillage de Luc Galmard. Augy acquiesce. On demande à Lochard de poser avec son vieux pote Pompom. Les deux hommes se connaissent parfaitement bien et s'estiment. Entre anciens, on se comprend...

Finalement la piste est sèche. Rozentvaig et Aubry roulent ensemble. Quatre centièmes les sépareront sur la grille... l'écart qu'il y avait entre leurs pare-chocs. Pour Georgie et Galmard, ça paraît plus compliqué. L'aspi, ce n'est pas pour aujourd'hui. Fin de la séance. Retour aux stands : .. Je ne peux pas aller plus vite. Je passe pied dedans... là-bas, Georgie se sert de son bras droit comme d'une bous-sole, dans le gauche de la montée aussi. Si on prend deux secondes, c'est pas normal ! T'as vu Luc, il ne pouvait pas suivre non plus. Et quand je pense que j'ai filé les combines de Rouen à Ranucci, il y a deux ans... Retour au parc, c'est toute une expédition pour éviter aux chaussettes de changer de coloration. La plupart des pilotes n'ont pas retiré leur combinaison. Une autre image de la Coupe : qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour le garder sur soi tout le temps, cet habit de lumière... Entre le sit-in et le conciliabule, Georgie Galmard, Noel, Regnault et Robin échangent leurs impressions. Arrive inopinément Bernard Dubois. dit la Dube, une figure qui ne doit pas vous être totalement méconnu.

Vite, on branche le magnéto :

"Alors. qu'est-ce qui s'est passé ?"

"Bah ! On va pas assez vite..."

"Un vieux comme toi ?" (Georgie n'a que 36 ans.)

"C'est peut-être pour ça ? Non, je suis toujours allé vite ici."

"Et toi, Luc."

"Euh... moins bien que Georges."

"Ah bon ! Ho ! là. vous avez fait une bidouille les gars mais pas dans le bon sens, eh ! ça prend pas toujours..."

Éclats de rires à la ronde.

"C'est peut-être un problème de turbo. avait déjà lâche à Clermont."

"Et c'est pied dedans dans la descente ?"

"J'ai essayé deux-trois tours mais yen a un où j'ai eu peur quand même..."

"Moi, avec mon piège, j'étais pas trop à l'aise à la sortie. Mais Ranucci, il descend à fond, par-tout..."

"Je pars en vacances avec ma caisse. Je rentre à Paris, j'enlève les autocollants. De toute façon, y aura encore un carton et je serais pris dedans. Bonjour les dégâts. J'en ai marre..."

Là-dessus, Dubois met en marche la machine à remonter le temps...

"Dis ! Père, depuis quand on se connaît ? Y a un paquet de temps ! Depuis Manfredoti, non ? Ca allait pas bien vite d'ailleurs, hein ? Tu m'as rattrapé dans un sens..."

"T'avais déjà quatre ou cinq ans d'expérience, j'étais un petit bleu, moi."

"C'était en 1974. J'faisais déjà plus la Coupe."

"J'ai jamais couru contre toi en R12."

"Il valait mieux, t'aurais pas eu des bons moteurs... Ah ça y est, on s'est connu quand je faisais le challenge Audi. Elle était pas noire ta caisse ?"

"Oui, noire avec des filets or."

"Je me souviens d'un truc : comme y avait ton cousin qu'avait passé l'arme à gauche, Leysalle t'avait dit : interdit..."

"Non, il m'avait pas interdit. II m'avait simplement dit : "Vous ne pensez pas... qu'faudrait mieux... que." J'ai garde mon nom mais en mettant ma voiture sur un train auto-couchettes, un jour, il y a une dizaine de bargeots qu'ont commencé a cogner sur la caisse où y avait marque Pompidou..."

"Ouais et en plus elle etait noire, ca faisait louche... Ah ! ce Leysalle it pensait a tout..."

"Et voici comme Georges Pompidou est devenu "Georgie". Une autre figure de la Coupe. Apprecié par tous. Tenez, c'est lui par exemple qui lança l’idée de se regrouper pour les voyages. Les voitures sur les trains auto-couchettes où les groupes de dix pour prendre l'avion : Toujours où c'est moins cher, le trouve ! C'est une déformation professionnel"

le Georgie., travaille en effet dans la grande distribution au sein d'un groupe d'hypermarchés. Y avait la moitié de la grille de départ sur la voie ferrée entre Paris et Albi .1 Les mecs nous ont toujours pris pour des Américains mais je peux t'assurer que ça nous coûtait bien moins cher que d'avoir chacun une bagnole et une remorque. Et quand on est arrivé avec le premier camion, t'aurais entendu les ré-flexions... La démerde. , c'est aussi ça la Coupe... Pour être plus tranquilles et en attendant d'aller aux nouvelles de la grille de départ, concoctée par Lemasson et photocopiée par Jacky, Georgie a ouvert le camion. On s'installe entre deux piles de MXV pluie, tout neufs. Il daigne enfin défaire sa combinaison. Il la laisse pendre à une barre qui doit servir, d'ordinaire, d'appui horizontal. Dans le civil, Georgie fait plus jeune. Sans doute sa façon de s'habiller, bien dans le vent... A propos de vent, il va en remuer pendant une bonne demi-heure bien tassée. Un entretien des plus intéressants. Le regard d'un pilote sur l'institution des circuits en France.

Accrochez vos ceintures, c'est parti !

C'est de plus en plus une course de préparateurs, ça a toujours été ça. Je me souviens, à partir du moment où je suis allé chez Denis Mathiot, j'ai commencé à me qualifier. T'as une bonne auto bien réglée, bien mise au point, t'es devant. Quand je suis allé au Bugatti pour la première fois, j'avais monté des pneus neufs, les gars en étaient déjà aux pneus rodés, y a toujours eu des combines de la sorte. Maintenant pour que les pilotes fassent vraiment la différence au volant, il faudrait que les voitures soient plus puissantes Remarque, la Super Cinq pardonne moins que l'ancienne. ll faut être plus fin, plus vigilant. C'est peut-être pour ça que j'ai enfin gagné des courses... au bout de douze ans. J'ai choisi la Coupe parce que c'était la discipline la moins onéreuse. Et j'arrivais au dernier moment ! Je n'ai jamais voulu que la course touche à mon standing familial. Donc au début je ne me suis pas qualifié et puis c'est venu, comme je l'ai expliqué. J'ai eu quelques petits contrats (j'ai même failli avoir, à cause de mon nom, l'appui des camemberts , Président ) et puis j'ai commencé à marquer des points et puis., et puis... je n'ai jamais voulu sortir de la Coupe parce que les autres formules semblaient bidon au plan des contrôles ou de l'organisation. Honnêtement, je considère aussi que le niveau de la Coupe, dans les formules monotypes en berlines est le plus élevé. Finir dans les dix premiers, c'est déjà une référence. En raisonnant un peu (plus tu prends de l'âge, plus tu raisonnes !) tu t'aperçois gu'il faut investir dans la coupe pour pouvoir gagner des primes et des points. Un préparateur te prends de l'argent mais d'un autre côté, il t'en fais gagner. Tu vois cette année, j'ai rentré un peu de sous, ça me mes paye mes pneus mes déplacements.. mais il faut quand même un budget pour suivre, il y a de bons et de moins bons préparateurs et !l y en a surtout qui jouent plus avec le règlement que d autres.

Au début de l'année, tout le l'monde était à peu près sur un pied d'égalité, nous on était devant, maintenant y en a qu'on trouvé un "truc",c'est moins évident d'être devant. Il y a quatre ou cinq ans, je n'aurais surtout pas voulu remporter la Coupe par ce que je voulais à tout prix continuer à courir en R5. Les autres formules ne m’intéressent pas. La Coupe, c'est une famille, c'est l'esprit de corps. Un type qui fait la Coupe, il est différent des autres... J'ai souffert au début du peu d"informations que les anciens pouvaient donner, alors je m'efforce de donner les petites astuces que je connais.

Le temps presse, les bribes de phrases ont remplacé le monologue Je ne suis pas superstitieux, j'ai juste gardé mes anciennes cagoules, plus pratiques que les chouettes"... Il doit me rester quatre ou cinq combinaisons,. j'ai revendu les autres mais je conserve précieusement la première, la deux pièces blanc-écru Je n'ai plus trop le trac, Disons que je n'ai plus les tics des quatre-cinq premières années... à cette époque, j'étais vraiment dons un état de nervosité incroyable. Par moment, je n'étais plus moi même... Mon meilleur souvenir. c'est la victoire de Pau au mois de mai dernier... A Magny-Cours, je l'avais obtenue trop facilement alors qu'à Pau, j'avais eu pendant vingt tours, Duvernav et Ranucci dans mes roues... Mon plus mauvais, c'est l'accident de Clermont avec les commissaires, ça m'a marqué... je regardais dans le rétro pour voir si Nicoli allait me pousser. Jacquet s'est mis en travers à ce moment-là et quand j'ai remis les yeux sur la route, je l'ai percuté, on est partis tous les deux au-dessus du rail, et surtout les flics voulaient qu'il y ait une responsabilités... c'était extrêmement malsain.. La première course que j'ai faite, je me suis dit : c'est de la folie, mais après j'ai fait la même chose... Faire la Coupe depuis 12 ans, ça peut faire vieux ringard mais je m'amuse encore et c'était possible, j'aimerais courir toute ma vie comme d'autres jouent au tennis... La Coupe R5, c'est plus une formule de loisirs, qu'une formule de promotion, dommage que la Régie n'aide pas plus lie vainqueur... si j'étais à la place de Féret, je ferais tout pour que le gars aille en F1 comme Marlboro le fait ou Gitanes va le faire... mais l'esprit de la Coupe souffle toujours... Ça ne dure pas 20 ans. impunément... et ça durera encore...

Les feuilles de temps viennent d'arriver Cinquième ligne pour Georgie et sixième pour Luc Galmard. Regnault est nettement mieux. Le mal sera trouvé le lendemain, turbo affaibli...

Dimanche 23 juin, 17h15

Fidèle à la tradition, le meeting de Rouen accuse un net retard. La course de la Coupe de France était prévue aux alentours de 16 heures. Les deux manches de produc et le temps pourri n'ont pas facilité la tâche des organisateurs, mais c'est quand même une fâcheuse habitude ! Évidemment, les pilotes de la Coupe avaient monté les slicks. Alors, dans les stands, c'est le branle-bas de combat. On glisse subrepticement le micro-cassette sous le casque de Georgie : On a choisi les pluie. On vient de demander conseil à Cudini qui nous a dit que s'il pleut pas, c'est bon... mieux vaut garder les slicks Il en rigole sous sa cagoule avant de rajouter . Les organisateurs ont fait une erreur. Ils avaient qu'à nous faire un tour pour voir comment était la piste. Les téméraires sont quatre à être partis en slicks. Et la pluie redouble...Tour de chauffe, présentation de la grille de départ... Jean Douai le speaker parle de l'ancêtre, Georgie.

Départ, les R5 soulèvent des gerbes d'eau. On imagine la descente vers le Nouveau Monde... Mais l'imagination n'est rien par rapport à la réalité. Une puis deux ambulances viennent de partir. Pendant ce temps, le speaker parle d'un tète-à-queue du numéro 15... Les drapeaux rouges se dressent... La course est interrompue. Une à une, les voitures reviennent en pré-grille. Les casques se défont, les langues se délient. On parle d'un miracle. De l'huile non signalée dans le grand gauche à fond. Aubry qui part en travers, Rozentvaig qui s'y met aussi pour l'éviter, Duvernay qui ne peut rien non plus, les voitures volent. Celle de Duvernay passera par dessus le rail. Tidou avait vu cette huile dans le tour de chauffe. On parle de blessés, légers. Tous ont l'air retourné... Georgie et Galmard, entre autres, qui étaient placés aux premiers rangs. Solidarité, mais pour Georgie c'est fini, ll a crevé et surtout a tordu un bras arrière. Il regardera le départ depuis les stands. En fumant une cigarette... c'est la course et la Coupe... l'histoire dure depuis 1Z ans et, apparemment, elle n'est pas finie, pour lui, comme pour elle...

 

P. Sécher

 

Source : Magazine Échappement