Circuit Rouen Les Essarts - Rejoignez nous sur Facebook

Les témoignages

1968 - Mémoire des "Stands" - Patrice Vatan

Bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien, forcément ! 
La phrase culte de Bourvil dans "Le Corniaud" surgit d'entrée avant que la gravité, la dramaturgie inhérentes à cette scène imposent une réflexion d'un autre ordre : les pilotes d'alors étaient des hommes, des surhommes plus grands que la vie, des icônes qui émergeaient d'entre les pages des rares magazines spécialisés de ce temps pour irradier à jamais nos jeunes consciences, y semer une graine qui ne se dessècherait qu'avec elles.

1968 - Circuit Rouen les Essarts - Jackie Oliver - Photo : Rainer Schlegelmilch
Photo : © Rainer Schlegelmilch

Mains dans les poches comme patientant à l'arrêt du bus, Jackie Oliver attend les secours. Son boss Colin Chapman les précèdera, arrivé en trombe depuis les stands. Son mécano Eddie Dennis ne gardera pas longtemps les mains sur les hanches.

La camarde, la sorcière aux dents vertes comme appelait Franco Lini la mort qui chasse sur les circuits et prélève son dû au rythme, en ce début 68, d'une vie chaque mois, n'a pas voulu de lui, Jackie Oliver, 75 ans en cet été 2018.

C'est parce qu'elle s'est saisie de Jim Clark le 7 avril que Keith Jack Oliver, dit Jackie, citoyen de sa Gracieuse Majesté jusqu'au bout de l'élocution, à 26 ans avec déjà 7 ans de course automobile derrière lui, s'est retrouvé dans le baquet de la Lotus 49 que Clark eût dû mener cette saison ; une chance - doux euphémisme - pour Oliver.

Vendredi 5 juillet. Troisième tour des essais préliminaires du Grand Prix de France pour Oliver qui se défonce. 
Il n'a pas fait d'étincelles au cours de ses trois premiers premiers Grands Prix chez Lotus, et bien qu'il ne connaisse pas le circuit routier de Rouen il va tout tenter ici pour conforter sa place car il sait Chapman avoir un oeil sur Rindt.

Au sortir du droite rapide de la Scierie, il relance sa 49 dans le rectiligne bien nommé du Paradis qui déboule sur la ligne droite des stands. Dick Attwood se présente devant son capot sur une BRM moins compétitive. Il le dépasse à environ un peu moins de 200 km/h (120 mp/h déclare-t-il dans cette video exceptionnelle : https://bit.ly/2yKX4BW) lorsque l'auto part en glissade, heurte violemment la barrière de béton qui sépare le circuit d'un verger, alors que le train arrière, arraché, sera retrouvé 100 mètres derrière.

Aux multiples interrogations qui s'ensuivront, Gérard Crombac expliquera dans "Sport-Auto" qu'avoir mis deux roues dans l'herbe au moment du dépassement a déséquilibré la voiture. Fût-ce au prix avec un arrangement avec la réalité, Crombac s'est débrouillé pour ne pas accabler une fois encore Colin Chapman, dont on le sait très proche, qui avait fait son bréviaire de la formule selon laquelle construire juste c'est construire léger.

Rainer Schlegelmilch, embusqué à l'extérieur de cette section rapide, capture la scène en rafale. Elle acquerra au fil du temps valeur de symbole de ce qu'il y a dans la tête des pilotes. L'homme vient d'échapper à la mort et il attend sagement la suite.

Quelques dizaine d'années plus tard David Coulthard nous impressionnera autant en sortant sa fiancée et son coach personnel du petit avion de tourisme qui venait de s'écraser alors que les deux pilotes gisaient, morts. Il alertera les secours sur son portable et attendra, assis tranquille parmi les débris fumants de l'avion.

On distingue en scrutant le cliché une forme sombre s'éloigner vers le fond du verger, une faux sur l'épaule. Elle va se se positionner à l'extérieur du virage des Six Frères. 
Dimanche on annonce la pluie, héhé…

Patrice Vatan